Rencontres rugbystiques Aramits/Saint-Pée au siècle dernier

A l’époque de la médiatisation outrancière et de l’information immédiate, il y a encore des événements qui gardent tout leur secret, comme si les pouvoirs publics craignaient leur divulgation et leur diffusion. Ainsi, pourquoi et comment oublier qu’il y a 45 ans se déroula, dans la plaine de Féas, une confrontation rugbystique entre deux villages situés de part et d’autre de Féas : Aramits (vallée de Barétous) et Saint-Pée (quartier sud d’Oloron Sainte-Marie). En effet, durant les étés 1969 et 1970 s’affrontèrent, sur des prés aimablement prêtés par des agriculteurs locaux, de Féas puis d’Aramits, deux équipes non officielles constituées d’habitants (ou issus) de ces deux villages proches. La première formation, Aramits, était composée de jeunes gens d’Aramits et de Lanne en Barétous, alors que la seconde équipe, Saint-Pée, résultait de la fusion des deux parties du village, le Haut et le Bas, ainsi que de deux Parisiens originaires du lieu, en vacances scolaires en ces moments là. Avant de décrire et commenter ces deux rencontres on reviendra quelques années en arrière afin de gravir les marches menant à la formation d’une équipe de rugby de quartier.

Naissance et développement d’un esprit d’équipe.
Famille, quartier, village, formation d’une équipe. Étapes successives dans le temps qui vont nous amener à la première manche du derby barétounais.
Famille Estrate.
Paragraphe personnel qui peut ne pas intéresser mais qui me permet de revivre quelques années de jeunesse en Béarn. Je remonte à mes grands-parents maternels : Angélique (1883-1957) et Pierre Estrate (1879-1949). Ils vécurent la grande partie de leur vie dans la ferme Estrate située à Saint Pée de Haut, sur la route d’Arette. De leur union naquirent Jeanne (1908-1989), Louis (1909-1968), Marie (1912-2008).
Avec Jean Berdot (1908-2001) Jeanne Estrate donna naissance à 5 enfants : Simone, disparue à l’âge de 5 ans et quatre garçons, mes frères et moi (Pierre, Jean-Louis, Michel, Alain). La maison Berdot est située à 150 m de la ferme Estrate, c’est maintenant mon lieu de vie. La famille Berdot et leurs enfants vécurent en région parisienne. Louis Estrate épousa Madeleine Casenave (1912-1994) mais le couple n’eut pas de descendance. Il tint le fameux café Estrate situé juste en face de la ferme du même nom, café qui fut le creuset de très nombreuses discussions, casse-croûtes, apéritifs, noces ou communions, animations en tout genre et principalement parties de belote ou de manille et bien sûr chants béarnais et français. Enfin, Marie Estrate épousa Bernard Oscamou (1913-1999) et mit au monde 3 enfants : Jean (3ème génération à travailler dans la ferme), Henri et Françoise. Un compte rapide mène donc à 6 garçons et une fille qui gardent jusqu’à aujourd’hui des liens très forts entre eux.
Durant toute leur enfance les 4 « Parisiens » passaient leurs vacances d’été dans la maison Berdot et s’échappaient régulièrement dans la ferme Estrate rejoindre leurs cousins. Selon l’âge du moment les occupations et amusements variaient. Baignade dans le Vert, cachettes dans les arbres ou dans les granges, construction de cabanes dans les tilleuls ou dans le champ de topinambours, batailles rangées à coups de cabelhs (épis de maïs égrenés), quelques coups de main lors de la fenaison (quand la mécanisation n’était pas encore prépondérante les citadins aidaient leurs cousins à mettre le foin en meules ou en andins, dans l’esprit aussi de les libérer plus vite pour pouvoir se consacrer aux jeux avec eux). Aux bœufs Houchet et Rouillet succéda le tracteur que les « vacanciers » furent parfois autorisés à conduire, suprême valorisation.
Quartier Saint-Pée de Haut.
Dans les années 60 le rugby en Béarn restait le sport le plus populaire, en temps que pratiquant ou/et spectateur. Si le football réunissait   parfois  les six cousins c’est plus souvent vers le rugby que les Berdot et les Oscamou se tournaient pour le défoulement de fin de journée. Mais d’autres enfants du quartier se joignaient à eux pour constituer des équipes à l’effectif suffisant : les Lacanette (Jojo, Jeannot, Emile), les Pérez (Tony, Albert), et, plus épisodiquement, Chabanne, Larroudé, Husté, Lapuyade, Rousseau, Bédécarrats, Mouchet, Anger. Les rencontres se déroulaient « sous ls pommiers » de chez Oscamou : pré coincé en fait entre un champ de pommiers et la route. On marquait les lignes avec de la chaux achetée chez Yus ou chez Blet à Oloron et on se ravitaillait dans le bois de Saint-Pée pour confectionner  les poteaux. Il me semble encore ressentir les odeurs de la terre et de l’herbe qui nous entouraient, alors que la nuit tombait toujours trop rapidement. Parfois nous traversions la route pour nous rafraîchir dans le café Estrate : limonade ou menthe à l’eau au début puis panaché puis bière quand l’âge le permettait.
Quartier Saint-Pée de Bas.
Parallèlement à nous se réunissaient près du Pont Noir (parcours santé actuel) les jeunes de Saint-Pée de Bas : les frères Bergeras (Constant et Eloi), les frères Fourcade (Jean et André), les frères Bersans (Jean-Louis , Bernard et André), Lacazette, Laborde, Sartolou, Poutous, Maysonnave … Eux aussi exerçaient leur dextérité sur des petits terrains où ils développaient un esprit d’équipe qui servirait plus tard.
Formation d’une équipe.
Il arriva ce qui devait arriver : faisant fi des rivalités entretenues par certains, les jeunes de Saint-Pée de Haut et ceux de Saint-Pée de Bas, après quelques affrontements herbeux, mélangèrent leurs troupes pour mieux se connaître et s’apprécier. « Sous les pommiers » vit croître d’année en année une équipe soudée et solidaire, esprit de nos jours conservé. Compte tenu des différences d’âge entre les acteurs du pré, les « grands » se plaquaient entre eux et plaquaient les « petits » mais les « petits » se contentaient de toucher les « grands » qui, à ce contact, devaient libérer le ballon à la main ou au pied. Autre évolution au fil des ans concernant les boissons d’après-match : au panaché s’ajouta bientôt le blanc limé (nous ne connaissions pas encore à ce moment là le blanc de Jurançon, les futurs amis de Monein ou de Chapelle de Rousse n’étant pas encore entrés dans notre cercle) puis le pernod tomate pour les plus affirmés. L’esprit d’équipe évoqué plus haut se consolidait à la moindre occasion comme lors des fêtes locales ou dans les tribunes du stade de Saint-Pée pour soutenir le FCO. Si bien qu’un jour l’idée d’affronter les juniors d’Aramits, affiliés à la FFR, fit son chemin – il faudrait mener une enquête pour retrouver les initiateurs de cet événement.

Été 1969.
A part la photo d’avant-match, ci-dessous, nous ne disposons pas de trace imagée ni écrite de la première confrontation qui eut lieu en août 1969 à Féas, dans le cadre des fêtes de ce village, sur un pré jouxtant le camping. Pour l’instant, certaines questions demeurent sans réponse mais la lecture de ce texte réveillera peut-être quelques souvenirs. Chez qui germa l’idée de ce match ? Qui l’arbitra ? Quelle était la composition du XV d’Aramits (nous en connaissons toutefois plusieurs acteurs) ? Quels furent les marqueurs des deux équipes (à part les auteurs des essais de Saint-Pée) ? L’entraînement des Saint-Péens fut assuré par Bernard Laborde, futur cadre technicien du FCO. Je participai à tous ces entraînements sauf … au dernier car j’eus la malencontreuse idée de me mêler, sur la route du Pic d’Anie, à  deux chiens en train de se bagarrer férocement : le mien, Moujik, et un autre qui nous suivait depuis notre passage au refuge de l’Abérouat. Au lieu de leur jeter de l’eau ou d’utiliser un bâton je pensai les séparer avec mes mains pour écarter leurs crocs ! Plusieurs doigts de la main droite s’en trouvèrent déchirés, l’un assez profondément, qu’il fallut soigner à la clinique et revêtir d’un pansement. Bien sûr cet état m’empêcha de participer à la rencontre de fin de semaine : je ne pouvais même pas m’en mordre les doigts, c’était déjà fait ! Mon frère Alain représenta bien la famille puisqu’il aplatit trois essais, Bernard Bersans en marquant un autre avant. Victoire assez nette de Saint-Pée (24-3) mais la rencontre se joua avec une certaine âpreté, sous les acclamations de nos supporters usant du clairon et hissant pancartes et drapeaux dont les couleurs évoquaient les « événements » récents de Mai 68. Inutile d’ajouter que la fête qui suivit fut à la hauteur et le repas chez Poutous des plus animés.
Composition de l’équipe de Saint-Pée: Sartolou – E.Bergeras Lacanette A.Berdot Labourdette – (o) T.Pérez (m) Lacazette – C.Bergeras Lacasta Oscamou – J.L.Bersans B.Bersans- A.Pérez Fourcade Laborde.
Ont participé pour Aramits : Iralde Lembeye Mouret les frères Lapeyre Cardassay Begochéa Laher Léride Lacassie …
Sur la photo qui suit apparaissent, au milieu des joueurs, quelques un(e)s de nos supporters : hélas six d’entre eux nous ont depuis quittés.


Debout, de gauche à droite : Marie-Claire Bersans – Bernard Laborde – Albert Pérez – André Fourcade – Jean Fourcade – Jean-Louis Bersans – Jean Oscamou – Constant Bergeras – Frédéric Chabanne – Pipo Lacasta – Bernard Bersans.
Accroupis, de gauche à droite : Pierre Vittel – Jean-Pierre Maysonnave – Emile Lacanette – Henri Labourdette – Jojo Lacanette – Bernard Lacazette – Jean Sartolou – Toni Pérez – Eloi Bergeras – Alain Berdot.
Plusieurs de ces éléments jouaient déjà ou allaient plus tard jouer dans divers clubs : FCO, Escou, Asasp, Saint-Denis.

Pâques 1970.
Un peu moins d’un an après, à Pâques 1970, c’est à Aramits que se joua la deuxième manche, sur un terrain situé face à la fromagerie actuelle, de l’autre côté de la route. Nouveau mais difficile succès de Saint-Pée (nous ne nous rappelons plus du score étriqué) : affrontements plus rudes que ceux de l’année passée avec quelques saignements dont les origines restent inconnues car le replay n’existait pas encore. Jean Sartolou, insuffisamment remis d’une blessure, officiait comme arbitre. Le seul essai du match provient de Jean Fourcade qui, blessé sur l’action, dut céder sa place à Frédo Chabanne. La soirée se poursuivit au restaurant Chilo de Barcus. La tristesse en fut exclue.
Composition de l’équipe : Lacazette – E.Bergeras Bedecarrats (puis Laborde) M.Berdot Laborde (puis Chabanne) – (o) T.Pérez (m) Lacanette – C.Bergeras Lacasta Oscamou – J.L.Bersans B.Bersans – A.Pérez Fourcade (puis Bedecarrats) Larroudé.

Debout, de gauche à droite : Frédéric Chabanne – Albert Pérez – Jeannet Sartolou – Jean Fourcade – Eloi Bergeras – Constant Bergeras – Jean Oscamou – Pipo Lacasta – Jean-Louis Bersans – Bernard Bersans – Daniel Larroudé.
Accroupis, de gauche à droite : Bernard Laborde – Toni Pérez – Jojo Lacanette – Alain Bédecarrats – Bernard Lacazette – Michel Berdot.
Quelques remarques sur ces deux matches .
Ils sont 12 à avoir participé aux deux rencontres : Toni et Albert Pérez, Jean-Louis et Bernard Bersans, Eloi et Constant Bergeras, Jojo Lacanette, Bernard Lacazette, Bernard Laborde, Jean Oscamou, Pipo Lacasta, Jean Fourcade.
Sur ces 12 on observe que 9 ont gardé le même poste : la 3ème ligne (C.Bergeras, Lacasta, Oscamou), la 2ème ligne (J.L. et B.Bersans), 2 de la 1ère ligne (A.Pérez et Fourcade), et seulement 2 des lignes arrières (l’ouvreur T.Pérez et l’ailier E.Bergeras).
Deux postes ont été occupés par 2 joueurs : Lacazette (demi-de mêlée et arrière) et Jojo Lacanette (demi de mêlée et trois-quart centre).
Enfin un joueur a tenu 3 postes : Bernard Laborde (pilier, trois-quart aile et trois-quart centre)

Et maintenant, en 2014 ?
Quarante cinq ans après (vous avez bien lu !) ces joutes homériques plusieurs Saint-Péens vont soutenir régulièrement l’équipe actuelle d’Aramits qui bataille en Fédérale 2 et reste intraitable sur son herbe. Ils retrouvent ainsi autour de la buvette leurs ex adversaires (c’est un grand mot !) et applaudissent sur le terrain les fils de ceux-ci, comme Lapeyre et Bengochéa.
Remarque : depuis 2015 le club d’Aramits-Asasp opère en Fédérale 3.
Je me suis même permis de composer un chant, en Béarnais, en l’honneur du club et de son environnement (voir ci-dessous avec sa traduction) mais pour l’instant cette chanson est en sommeil dans les cartons. À suivre.
Aràmits en davant
En davant, Varetons, vienguts ací que son tots.
En davant, Aràmits, que son ací los amics.
Arrepic : Varetons, cap e tot, Aràmits, tots hardits.
En davant, los avants, tostemps ganhar la veishiga.
En davant, los tres-quarts, jamei càder la veishiga.
Ací, cada vilatge ajuda eths jogadors.
Varetons mas amors, ací cantan a tot adge.

En avant Aramits
En avant, Barétous, ils sont tous venus.
En avant, Aramits, les amis sont ici.
Refrain : Barétous, de la tête au pied, Aramits tous hardits.
En avant les avants pour toujours ganer le ballon
En avant les trois-quarts pour jamais faire tomber le ballon.
Chaque village ici aide les joueurs
Ils chantent à tout âge » Barétous mes amours ».

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